Harcèlement [policier] : Casti, supporter de la Butte Paillade éborgné par la police, condamné à 2 mois ferme pour « outrage »

Le Poing s’est posé avec Casti pour qu’il nous parle de son histoire de fou qui illustre bien comment la police et la « justice » se servent des supporters de foot pour tester l’arsenal répressif de l’Etat. Entretien. Intégralement repris du site du journal papier Le Poing

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Raconte-nous un peu comment t’as perdu ton œil ce soir du 21 septembre 2012…

C’était avant un match de foot, un match dit à haut risque, les flics étaient tous sur les dents. Aucun événement, aucune bagarre ce jour-là, on était tous à la baraque à frites. Un mec au loin avec un fumigène éteint dans la main se fait embrouiller par la BAC, il flippe et se réfugie dans la masse, les flics le poursuivent et matraquent tout le monde au passage. Les gens s’indignent et demandent à la police d’arrêter leur délire. Les flics reculent et y’en a un qui choisit de tirer au flashball. Moi j’étais assis en train de boire un verre et bim, j’me prends le tir de flashball sur mon oeil qui explose sur le coup. Je tombe chaos dans le caniveau derrière. Des gens essaient de me porter secours, la BAC arrive, continue à taper les gens qui me soutiennent en disant « vous voyez pas qu’il fait semblant, laissez-le ! » Au bout d’un moment les flics se rendent compte qu’il s’est passé quelque chose de grave. Des gens me portent à un endroit pour me faire évacuer par les pompiers, j’attends 20 minutes qu’ils arrivent et pendant que les pompiers m’amènent à l’hopital, les gens commencent à s’énerver et à s’affronter contre les policiers.

Comment les médias ont réagi sur le coup ?

C’est surtout ma famille qui a vu les journaux, moi j’étais dans le coltard, à l’hôpital, sous morphine. Ma mère m’a interdit de regarder les médias parce qu’ils disaient que j’étais en train de me battre avec des adversaires jusqu’au moment où les gentils policiers sont intervenus et qu’ils ont tiré au flashball pour calmer la bagarre. France 3, Midi Libre, ont sorti des articles allant dans ce sens là. C’était pas facile à vivre parce que moi j’avais rien fait.

Mais heureusement, moins d’un moins après, le 13 octobre 2012, un millier de supporteurs défilent à Montpellier pour te soutenir. D’où c’est sorti cette grande manif’ ?

Le truc c’est qu’entre supporteurs, on vit le même type de répression chacun dans nos villes. Ma blessure a touché tous les ultras car on parle quand même d’un œil crevé, et du coup, la Butte Paillade a proposé une manifestation nationale pour dénoncer les violences policières. La phrase qui est sortie c’est « rivaux en tribune, unis contre la répression ». C’est dans ce contexte que la manifestation s’est faite.

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Comment la police a enquêté sur l’affaire ?

Les médecins ont vu que c’était un tir de flashball parce que c’était une grosse blessure : œil explosé, crâne cassé à 2 mm de ma tempe, donc j’suis pas passé très loin. Le coup était très fort, ça ne pouvait pas être un coup de poing ou un coup de matraque. L’expertise médicale a précisé que c’était un tir de flashball direct, ça veut dire que j’ai pas pris la balle par rebond mais par tir tendu, à environ 7-8 mètres. L’expertise a aussi démontré qu’il n’y avait qu’un seul tireur ce jour-là, donc y’avait pas de doute sur l’identité du tireur. Ensuite, la police des polices est intervenue, et lors de son « enquête », elle a tenté d’inverser la chronologie des faits en disant que c’était lors des affrontements qui ont eu lieu après mon évacuation que j’aurais été blessé. Alors que dans le premier rapport écrit par un officier de police judiciaire, c’est bien marqué que c’est vingt minutes après ma blessure que les échauffourées commencent. La police des police m’a demandé : « qu’avez-vous à dire sur des individus cagoulés qui jettent des fumigènes » alors qu’ils savaient très bien que j’étais déjà évacué quand c’est parti en vrille. Au final, ils ont réussi à inverser la chronologie des faits puisque dans leur rapport final, ils disent que c’est lors des échauffourées que j’ai été blessé, donc selon eux le policier qui a tiré était en légitime défense et la police des polices a fait une demande de non-lieu. Le procureur a suivi ce rapport et a demandé un non-lieu.

J’ai entendu dire que les flics avaient volé ton dossier médical… c’est quoi ce délire ?

Des mecs de la SRPJ [service régional de la police judiciaire], des flics qui enquêtent sur les flics à Montpellier, sont venus deux jours après ma blessure, quand j’étais à l’hôpital, encore sous morphine. Moi j’étais confiant, je savais que je n’avais rien fait, j’ai peut-être été trop naïf et j’vois dans leurs questions qu’ils essayent de m’incriminer petit à petit. Alors je leur demande de sortir de ma chambre et en fait, c’est ce jour là que mon dossier médical physique a disparu. Est-ce que ce sont eux qui l’ont volé ? On n’en sait rien on n’a pas de preuve formelle, mais le doute subsiste.

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Quatre ans après les faits, le tireur qui disait avoir agi par légitime défense a fini par changer de version… tu peux nous dire pourquoi ?

A l’époque, mon avocat demandait le visionnage des caméras de surveillance, parce que le retranscriptif du premier officier de police judiciaire était basé sur une vidéo, donc on savait qu’une vidéo existait. Mais le juge Gepi a refusé en disant que le disque était rayé et qu’il n’avait pas le bon logiciel. Après le non-lieu pour le policier, on a fait appel et on a demandé une enquête sur la disparition de mon dossier médical, l’audition du tireur et le visionnage des caméras. La cour d’appel a accordé l’audition du tireur et le visionnage de la vidéo, ils ont même réclamé que ça fasse l’objet d’une confrontation avec le policier, mais l’enquête sur le dossier médical a été refusée. Du coup l’audition a eu lieu, le flic a continué à dire « j’ai tiré en légitime défense » et puis en septembre dernier, on a visionné cette fameuse vidéo, avec une nouvelle juge, parce que l’ancien a tout fait pour retarder les choses et user les personnes blessées, et là, on regarde la vidéo en présence du tireur et on voit bien que je suis blessé, que y’avait pas de problème avant, et que les échauffourées partent après. Du coup, le flic dit « et bah non en fait c’est pas moi qui suis responsable des blessures de M. Castineira, je veux en finir avec cette histoire, c’est pas moi le responsable », alors que le rapport du légiste dit que c’est un tir de flashball et que l’expertise dit que c’est le seul a avoir tiré. Je dis tout ça au juge, je lui dit que le flic ment, et tout est écrit dans le procès-verbal.

Avec plusieurs autres personnes victimes du flashball, vous avez créé l’assemblée des blessés. Tu peux nous dire un peu comment ça s’est passé ?

Deux ou trois mois après mon histoire, je suis contacté par le collectif « Face aux armes de la police » de Rouen, qui lutte contre le flashball parce qu’ils ont une victime dans leur équipe. Ils viennent me voir et me disent qu’ils sont bien rodés à propos du processus médiatique et polique que subissent les victimes du flashball. Moi j’accepte de bosser avec eux, on se lie ensuite avec l’équipe de Montreuil, le « collectif du 8 juillet », avec des militants de Nantes et d’autres gens. On se rend compte qu’on est tous isolés dans nos histoires alors qu’on a tous vécu la même chose que ce soit physiquement, juridiquement ou médiatiquement. Du coup la question c’est : qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? On est monté à Montreuil et on a fondé l’assemblée des blessés avec comme ligne directrice de supprimer le flashball et d’expliquer comment, politiquement, c’était une arme offensive qui ne rentrait pas dans le cadre du maintien de l’ordre. On s’est rendu compte que très clairement, les personnes visées sont les manifestants, les supporteurs et les personnes des quartiers.

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Et ce discours vous l’avez tenu lors d’une commission d’enquête parlementaire, n’est-ce pas ?

Oui, c’était une commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre républicain, initiée par Noêl Mamère suite à la mort de Rémi Fraisse. Il y avait que des flics et des CRS à cette commission, et nous, à l’assemblée des blessés on s’est un peu imposés. On a dit que le flashball et les grenades de désencerclement n’étaient pas des armes de défense comme le dit la doctrine du maintien de l’ordre républicain, mais des armes d’attaque parce que rien de ce que possèdent les manifestants, les supporteurs et les habitants des quartiers populaires n’est proportionnel à un tir de flashball. On a demandé la suppression du flashball et le rapport final de cette commission entérine bien la suppression du flashball, mais pour le remplacer par le LBD 40 qui est le même type d’arme mais en plus puissant et en plus précis. On s’est clairement fait arnaquer.

On en est où de la répression dans le milieu du foot populaire d’une manière générale ?

L’État, à travers la police et avec la justice, a testé sur une foule dite ingérable, dont les supporteurs, les ultras, les hooligans, appelez-les comme vous voulez, quelle mesure répressive était possible et comment couper ces mouvements ingérables, ingouvernables. On parle de fouilles par exemple. Quand tu rentres dans un stade, c’est un check-point. Tu te retrouves dans un sas avec un gros flic et un chien qui te fout la pression. On te touche les couilles, les fesses. Et puis les sanctions vont jusqu’à la prison pour craquer un fumigène, alors que c’est clairement un acte festif ! Moi, avant la blessure à l’oeil, j’ai pris une année et demie d’interdiction de stade pour un fumigène et un mois avec sursis, et pendant longtemps, les RG [flics des renseignements généraux] m’appelaient pour me dire « Casti, t’as pas intérêt à revenir au stade, sinon tu verras… ».

Casti (en bleu clair), devant la cour d’appel de Reims - 83.6 ko
Casti (en bleu clair), devant la cour d’appel de Reims

Et c’était pas que du bluff parce que maintenant, la police veut te jeter au trou…

Eh ouais, tout au long des quatre dernières années, j’ai subi plein de pressions policières, des menaces et tout le bordel. Le jour de mon anniversaire de mes 25 ans, j’ai été à un match de la coupe de France à Epernay, donc aucun risque de hooliganisme ce jour-là, c’était un match champêtre, du football populaire à l’état pur. Mais les flics me provoquent, et à un moment, des policiers municipaux me laissent devant tous les CRS qui continuent à me provoquer. Y’en a un qui me gaze à bout portant dans l’oeil, je recule et j’leur gueule dessus. Je leur demande de l’eau, ils me mettent deux trois coups de boucliers, puis matraquage, garde à vue, et plainte de cinq policiers pour outrage et menaces de mort. J’suis passé en procès et j’ai pris deux mois ferme, sans mandat de dépôt, du coup j’suis encore libre. J’ai fait appel de cette décision et le rendez-vous, c’est le 5 avril. On verra bien s’ils me foutront en taule ou bien s’ils diront que les flics ont abusé ce jour-là, ce dont je doute fortement. [sur conseil de son avocat, Casti s’est désisté le jour de son appel, sa condamnation à 2 mois de prison ferme (un mois de sursis révoqué pour l’histoire du fumigène plus un mois pour l’accusation d’outrage) et il attend son passage devant le juge d’application des peines pour savoir s’il aura le droit à la prison, un bracelet électronique, des jours-amendes, une semi-liberté…]

A Montpellier, les ultras et les militants se sont rejoints sur certaines actions, notamment à l’occasion d’événements pour soutenir Théo [violé par la police]. Tu sais comment les hooligans se sont impliqués dans les manifs contre la loi travail de l’année dernière ?

Sur la manifestation parisienne du 14 juin [jour d’émeute], il y avait plein d’ultras qui étaient présents et qui avaient compris l’enjeu de se battre face à l’État et la police, et que ce n’est pas que dans le stade mais aussi dans la vie de tous les jours qu’il faut lutter contre la répression. Donc c’était un moment de solidarité avec les manifestants, mais parce que les ultras sont eux-mêmes manifestants. Tout le monde est concerné par la loi travail. Ceux qui sont dans le stade se font esclavagiser comme les autres. Quand tu regardes les militants et les ultras, tu peux voir que ce sont exactement les mêmes outils répressifs qui sont utilisés, qu’ils soient policiers, juridiques, ou médiatiques. Les arrêtés préfectoraux qui sont utilisés pour les manifestants sont des copiers/collers des arrêtés préfectoraux qui sont utilisés pour les supporteurs. Que ce soit au stade, dans les manifestations politiques ou dans les quartiers populaires, c’est toujours le même processus de répression qui est mis en place. La police fout la merde, joue au martyr, les médias les couvrent et les politiques deviennent de plus en plus racistes. C’est quoi le plan, on a Marine à la fin ?

Propos recueillis par Jules Panetier

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