« Nos quartiers ne sont pas des déserts politiques »

Entretien avec Samir du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, paru dans lundimatin, le 14 février 2017.

Depuis que les exactions des policiers d’Aulnay-sous-bois ont été rendues publiques, les émeutes nocturnes en banlieue parisienne ne semblent pas vouloir s’arrêter et ce malgré les appels au calme et les menaces de l’exécutif. Un lecteur de lundimatin a donc jugé pertinent de nous faire parvenir l’entretien qu’il a mené avec Samir, militant issu du Mouvement de l’immigration et des banlieues. Ce dernier revient sur sa politisation en banlieue dans les années 90, sur les émeutes de novembre 2005, sur le rôle des associations de quartier et nous donne son point de vue sur le mouvement actuel #justicepourtheo. Il livre ici une analyse particulière sur le prolongement de l’émeute dans l’action militante, voire politique et dans la jonction avec d’autres formes de luttes.

(...)

Tu parles de la brigade sécurité territoriale, peux-tu nous en dire plus ?

C’est un prolongement de la bac. Sauf que la bac c’était des gens sans cerveaux, les plus mal notés, ceux qui aimaient bien la bagarre. Mais aujourd’hui la brigade de sécurité territoriale est beaucoup plus violente car elle est plus politisée, tout en étant à la solde du gouvernement. Ils font la pluie et le beau temps. Si on leur dit de provoquer des débordements dans un quartier ils le feront. Ils sont plus efficaces que la bac car c’est une évolution de cette dernière. Les deux tiers de ces policiers sont syndiqués à Alliance qui est un syndicat plus proche de l’extrême droite que de la droite républicaine, ça donne une idée des policiers auxquels on doit faire face. Leur violence est mieux organisée, mieux couverte, et ils commettent plus d’exactions que la bac. On a atteint un degré de violence inimaginable ces dernières années.

Ce qui ne veut pas dire qu’on préfère la bac, juste que la BST est mieux équipée, mieux armée et aujourd’hui les jeunes des quartiers (comme ceux dans les manifestations) font face à des flics surarmés, qui font des dégâts considérables et massivement. Le Mili a fait l’année dernière un recensement des personnes blessées dans les manifestations [contre la loi travail] et grâce à ce collectif on a pu voir le degré de violence de la police dans un cadre de maintien de l’ordre. On ne parle pas de dizaine de personnes blessées, mais de centaines. Or cette violence, c’est le quotidien des quartiers populaires, qui subissent la violence maximale de l’État.

Tu as des liens étroits avec la famille d’Adama et tu les as aidé quand ils en avaient besoin. Peux-tu nous dire ce qui a changé avec le meurtre de ce jeune homme en ce début d’été ?

Beaumont redonne de l’espoir dans les quartiers populaires étant donné la manière dont-ils ont choisi de se battre, c’est-à-dire l’auto-organisation et l’autonomie, quand la famille a décidé dès le début de faire confiance aux amis, aux proches et aux habitants de Beaumont. C’est ce qui fait leur force aujourd’hui car personne ne leur dit ce qu’ils doivent faire, mais ils décident ensemble de la manière dont ils veulent organiser leur lutte. Il y a plusieurs exemples de victoires : le démantèlement des mensonges des gendarmes, très rapidement, qui a entraîné la mutation du procureur, et au-delà de ça le rapport de force qu’ils ont réussi à instaurer avec les autorités préfectorales, la mairie et le ministère de l’intérieur.

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Qu’est ce qui selon toi diffère avec l’affaire de Théo ? La mobilisation de personnalités connues en banlieue, comme les rappeurs par exemple ?

Si tu me permets, quand tu parles des gens « connus dans les quartiers populaires », nous on appelle ça des « arabes et des noirs de service ». Je vais t’expliquer. Quand on parle de Dupont-Moretti [l’avocat de Théo], de quoi on parle ? On parle de son réseau et du parti socialiste, qui veulent faire en sorte que ça ne se passe pas comme à Beaumont : on empêche les habitants, les proches de Théo et ses amis de parler avec les mots qui sont les leurs et de s’auto-organiser. Quand on laisse d’autres parler à la place des premiers concernés, ça donne une dépossession de la parole. Quand on dit que les mots sont importants : on parle d’un acte criminel, d’un viol collectif, pas d’une simple « violence policière ». C’est un acte barbare et Théo le signale. Il y a aussi l’acte raciste : les insultes des policiers à son égard, « bamboula », « sale noir » et ça n’apparaît pas dans la bouche des gens qui sont censés être proche de sa famille.

Attention, quand je parle « d’arabes et de noirs de service » ça ne concerne pas les rappeurs, ou d’autres habitants des quartiers, mais bien de ces associations dîtes antiracistes qui sont en vérité du côté du parti socialiste lorsqu’il s’agit d’étouffer la parole des habitants. L’art et la manière d’étouffer les discours issus des quartiers. Je vais citer des noms d’associations, car ça me paraît important. Par exemple, « AC le feu » ou le « Pas sans nous ». Ces deux organisations agissent main dans la main avec le parti socialiste pour déconstruire ce qui est construit dans nos quartiers. Et se proclament nos représentants, alors qu’on ne les voit jamais. Par contre, ce qu’on voit, c’est l’argent qu’ils touchent de l’État et qui doit servir à l’éducation populaire et qui est transformé à 100 % en salaires.

La position des rappeurs aujourd’hui est très bien. Elle m’évoque l’époque du Mib où les rappeurs s’étaient réunis pour faire la musique « 11 minutes 30 contre les lois racistes » et dont les fonds ont été reversés à 100 % au Mib pour imprimer des affiches et faire des journaux.

Ce sont les rappeurs qui se sont mis à la disposition des militants des quartiers pour qu’ils puissent continuer à fonctionner de manière autonome. Aujourd’hui, on a une nouvelle génération de rappeurs qui commence à relayer et à se mettre à disposition des familles et associations qui font un travail dans les quartiers. D’ailleurs, je tiens à rendre hommage aux rappeurs qui se sont toujours mis à disposition des quartiers comme Skalpel, la Scred Connexion, la Rumeur et par exemple à Bobigny j’ai vu Fianso du quartier de Blanc-Mesnil que je vois depuis plusieurs mois se déplacer dans les manifs contre les violences policières. Il parle des arabes, des noirs comme des blancs et ça fait plaisir. Le rappeur c’est le porte-voix de ceux qui bougent quotidiennement sur le terrain. Ils ont compris qu’ils étaient là pour relayer.

Lire tout l’article sur le site lundimatin.

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